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Chère Amélie N.

Petite bafouille imaginaire à une auteure que j'appréciais naguère.

Chère Amélie,

Permettez-moi de vous écrire cette lettre. En fait, je ME permets, puisque je vous écris.Je lis actuellement un de vos livres, Une Forme de Vie. Et malheureusement, une pénible impression qui m'est venue il y a déjà quelques romans se confirme :vous avez une fichue tendance à vous répéter. Que diable, les sujets sont sempiternellement calés sur le même canevas : l'affirmation d'une différence, le ridicule masculin, le rapport émerveillé et naïf à l'altérité mentale ou émotionnelle...cela devient lassant pour tout dire. Si votre style léger et malicieux ne me plaisait pas autant, j'aurais décroché depuis..au moins quatre romans.Mais je dois dire à ma décharge que je ne vous suis plus trop, je ne sais donc pas vraiment à quel tournant de votre vie littéraire vous vous trouvez. Ou pour utiliser la même métaphore, combien de bougies-romans sur votre gâteau allez-vous devoir souffler à la prochaine parution.

Je suis déçu, en réalité. J'ai le même sentiment qu'un amant qui découvre, horrifié, au matin, que sa déesse de la veille a des vergetures. Vos premiers livres m'avaient enthousiasmé, plaisir  modéré d'un esprit critique, mais joie tout de même de découvrir à chaque nouvelle année-livre que je lisais de vous cette ironie agréable, ce vin léger, sans trop d'acide pour ne pas rester sur l'estomac, et sans trop de corps pour ne pas donner mal au crâne. Oui, j'aimais vous découvrir petit à petit, effleurer vos pages comme je vous aurais effleurée vous, les tourner à la fois avec délicatesse et fièvre, en vous consommant par à-coups, un jour rapidement, un autre par petites touches. Et cela avec d'autant plus de plaisir que vous ne savez absolument pas qui je suis. J'ai découvert ma passion pour le voyeurisme avec vous. Voyeurisme tacite, puisque chaque oeuvre d'un artistes est une mise à nu volontaire, et une offrande contrôlée au regard de l'autre. Voyeurisme singulier : durant le temps où je vous lis, nous sommes seuls, en tête à tête. Je ne vous possède pas, et pourtant vous étiez là pour moi, et chaque page que je lisais de vous était comme un murmure suave qui suit l'étreinte physique.

Oui, tout cela, je vous le dois. Mais le temps du divorce est consommé. Je ne vous découvre plus, je vous reconnais à chaque roman. Et avec la connaissance s''est installée la lassitude. Je lis à présent vos livres comme j'attendrais avec un ennui morne une grand-mère dont je connais par coeur les jérémiades. Je n'entends plus les murmures suaves, j'entends le ronchonnement d'une épouse embourgeoisée, enterrée sous ses propres codes et habitudes.

Votre psychologie naguère si pétillante me semble simpliste à présent, dépouillée de son apparat de femme pour ne laisser voir qu'une adolescente immature. Entre un lesbianisme enfantin, un dégoût du corps masculin trop ironique et naïf pour qu'on y croie vraiment, un rapport à la nourriture quasiment obsessionnel, et un narcissisme qui devient insupportable, vous ne m'amusez plus. Oh, je vous lis bien encore, au détour d'une bouquinerie, quand je tombe sur un de vos instantanés ,comme un ex-mari va rendre visite à son ex-femme pour maintenir une relation tiède, et essentiellement pour que les enfants gardent une certaine cohésion. Mais la flemme a remplacé la flamme.

Nous nous retrouverons, à l'occasion. Je le crois, comme je crois qu'une nuit passée avec une ex-amante peut apporter du réconfort. L'habitude a du bon, elle laisse s'installer un certain côté rassurant. On se sent entouré, bercé par un apaisement tranquille, un doux ronron qui signifie qu'on est en terrain connu, qu'on sait ce qu'on trouvera dans l'autre, parce que c'est ce qu'on veut y trouver.

Mais nous ne vieillirons pas ensemble, et je le regrette.Je prends d'autant plus plaisir à écrire ceci que cette lettre vous restera à jamais inconnue, et que de toute façon, pas plus que vous pour moi, je n'existe pour vous réellement. Le divorce littéraire est consommé, et n'aura pas plus d'impact que l'espace que vos prochaines années-livres n'en auraient occupé sur ma bibliothèque.  

A vous retrouver, lorsque vous aurez grandi, et moi lorsque j'aurai assez perdu de votre souvenir que pour vous redécouvrir.

 Epistolairement vôtre

 D. B.

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